Lundi 13 Août Jazz à la Tour
Retour à la Tour d’Aigues en ce début d’après midi, sous un ciel d’azur un peu trop triomphant à mon goût, le trajet est long depuis la gare TGV d’Aix, mal indiquée. Claude Tchamitchian et Vincent Courtois, à l’arrière de la berline, devisent tranquillement pendant que Florence me raconte ses émois au dernier Jazz des Cinq Continents marseillais.
Arrivée sur le site, même pas à la fraîche, on installe avec Jean Paul et Bernard le stand de livres et de disques avec ce plaisir tout particulier de manipuler, d’arranger les couvertures des labels des Allumés, de l’Ajmi series, d’Emouvance. Et puis, on entend les embardées enjouées et profondes de Journal Intime qui secoue la petite ville alanguie. La jeune scène française soumet des propositions précises, ambitieuses sans être pour autant » prise de tête », à l’inspiration inventive à partir de leurs musiques aimées: ils hésitent entre « All along the watch tower » de Dylan et une relecture de Jimi Hendrix, inspirée du concert de Berkeley « Hey baby ». Ce qui nous vaut des compositions subtiles et énergiques, présentées avec conviction par Frédéric Gastard, le saxophone basse du trio ( découvert, il y a déjà quelques années à Marseille, à l’Intermédiaire, avec un groupe de jeunes qui jouaient velus, les dentelles à Mamie).

Journal Intime dans les rues de la Tour d’Aigues
C’est encore une fois tout le mérite de cette programmation que d’oser inviter des formations comme Imperial quartet, Kami Quintet, Big Four, Journal Intime que le public est heureux de découvrir…s’il a envie de sortir des sentiers battus, des chanteuses ripolinées et formatées, des vedettes d’un jazz un peu facile et d’une « world » music consensuelle, épithète qui couvre un fourre-tout de musiques plus ou moins pertinentes.
Le premier concert commence tôt avec le trio acoustique AMARCO, composé à l’alto de Guillaume Roy, au violoncelle de Vincent Courtois et à la contrebasse de Claude Tchamitchian. Sur le fil, ou plutôt sur la corde, tendu et sans artifice. Les musiciens œuvrent de concert, souffrant parfois d’un retour un peu trop venté. Amarco n’évoque pas vraiment le film de Fellini ni la musique de Rota, mais renverrait à l’« arco », à l’emploi de l’archet, à cet univers de cordes sensibles, frottées, à tous ces pizzicati nerveux…
Chant intérieur de trois complices qui, mystérieusement, construisent devant nous, une architecture de l’instant, plutôt complexe, une musique de chambre où le jazz fait aussi retour. Improvisation dans laquelle il faut se laisser glisser…

Laurent Dehors, Une petite histoire de l’Opéra.
Coup de théâtre, changement de décor avec une immersion forcément décalée (faisons confiance à Laurent Dehors) dans quatre siècles de l’opéra. Formidable bateleur et musicien non moins sérieux qui écrit actuellement pour l’orchestre symphonique de Rouen (diable de Normand). Comme à l’ordinaire, de blanc vêtu, tout rouge depuis la balance en plein soleil, il arrive sur scène et l’enchantement commence. Jaillissement permanent, dérision contrôlée qu’il s’attaque à l’opéra ou au bal populaire : Dehors livre un jazz transformé, opératique, toujours ludique, en histrion fou, jongleur et homme orchestre. Pourtant, ses différents projets de détournement (de Musiques de cinémas, déjouées par des amis jazzmen à Dommage à Glenn ) ne nous sont plus étrangers. S’attaquer à l’opéra est une évidence pour cet homme de scène, faux dilettante, parfaitement « éclairé ». Il passe à sa moulinette les airs du répertoire de Massenet à Wagner, de La flûte enchantée à Carmen, avec un instrumentarium original (bravo à Sylvain Thévenard, l’homme du son, habile pour harmoniser tout ça). Il en donne une version instrumentale déglinguée, « mutante » qui trouve sa forme organique, hybride, révélant une voix singulière, celle de la chanteuse Anne Magouët qui se tire de toutes les chausse-trappes, dans les passages particulièrement arides ou périlleux («Vissi d’arte » de la Tosca, l’air de la Reine de la nuit…). Une complicité musicale et théâtrale les lie tous, David Chevalier, compagnon de toujours, à la guitare et au banjo, Gérard Chevillon aux divers saxophones et flûtiaux, Jean Marc Quillet aux percussions, irrésistible en Don José dans le tube « la fleur que tu m’avais jetée » et l’impayable Anglais, le très pince-sans-rire Matthew Bourne au piano.
Allumé par ce sens irrésistible de la scène, du comique, le public en redemande et nous vendrons beaucoup de disques….
Sophie Chambon.